TERRE DE TERROIRISTES
(L’AUTRE) MÉDOC. Une terre médulienne pourvoyeuse, c’est connu, de prestigieux domaines qui s’accrochent à leur titre de noblesse, octroyé en 1855, comme la moule à son rocher. On ne se moquerait pas de cette survivance de rites d’un autre temps si ces châteaux n’avaient pas entraîné avec eux une cohorte de piètres copieurs. Le Médoc en compte une palanquée et elle a, hélas, creusé l’écart avec l’œnophile que titres étiquettes et titres ne faisaient pas ou plus rêver. Pourtant la relève existe…
Il existe, bien entendu, quelques vignerons et vigneronnes ayant composé avec cette histoire, ces terres de petites croupes et jolis terroirs avec vue imprenable sur une Gironde large comme une mer. Au nombre de ces irréductibles « terroiristes », il y a les dames de la Closeries des Moussis, en Haut Médoc et Margaux. Elles ont réconcilié bon nombre d’amoureux du vin avec la production de la terre du milieu. Elles ont, c’est connu, également réconcilié avec Bordeaux les vieux amoureux éconduits. Elles se sont dès l’origine engagées sur les voies, peu balisées ici, de la biodynamie, du respect des sols et du matériel végétal pour nous livrer au fil des années des quilles suaves et incomparablement digestes.
Un chroniqueur parisien leur a rendu hommage et dit qu’elles l’ont alerté sur le renouveau médocain : « En 2012 ! Un agent parisien me fait goûter les Closeries des Moussis 2011. Un vin que j’ai beaucoup aimé et qui m’indique que je dois peut-être à nouveau m’intéresser à ce vignoble. »1 Elles ont, sans nul doute, modifié le regard que nous pouvions porter sur un Médoc de bâtisses claires et de chais immenses, nous forçant à réobserver de quoi le Médoc pouvait être le nom, loin de l’image délétère de vignes à perte de vue, d’une terre compacte et sans vie, ou de saisonnières arcboutées sur des vignes trop basses qui accrochaient leurs haillons. Itxel Delaporte chroniqua la chose dans son indispensable Les raisins de la misère.2 Laurence et Pascale élaborent avec le Virevolte rouge (16 € TTC), un vin tout en fraîcheur et matière granuleuse. Le fruit omniprésent est saupoudré par un fin voile de notes poivrées. Une quille qui, clairement, ouvre l’appétit.
PLAIDER LE GOÛT
Château La Mouline, Moulis-en-Médoc, aux atours d’un classicisme assumé a, sous l’impulsion de son propriétaire, Jean-Charles Coubris, et de son directeur technique, Lucas Verdere-Mercadier, élaboré une gamme de vins qui représente un réel pas de côté. Une maison méridionale plus qu’une demeure médocaine. Le nom du propriétaire ostensiblement visible sur la grande porte du chai nous reparle d’un pas de côté, de codes bousculés. Qu’importe le flacon – le contenant — pourvu qu’on ait l’ivresse, on connait la chanson…
C’est ainsi qu’après avoir traversé un chai sobre et moderne, nous nous sommes attablés autour du château La Mouline, cuvée Totem 2023. Un cabernet sauvignon d’une facture classique mais bien faite avec ses tanins poudreux, une bouche pleine, assez suave (voire chaleureuse), et saline. L’arrivée des vins frais de la gamme La Moulinette, sans sulfite ajouté et à l’extraction douce, incarne ce pas de côté que Lucas Vedere-Mercadier a pris un réel plaisir à nous proposer. La Moulinette 2024 (12 € TTC) est clairement un vin de zinc, d’une simplicité déconcertante et, donc, forcément admirable sous ces latitudes. Un merlot sans artifice, aux fruits exquis, fluide et finement poudreux. Il faut en effet savoir se sortir de certains dogmes qui ont la vie dure dans cette partie du vignoble bordelais où le bois, l’extraction, et l’alcool viennent trop souvent escamoter terroir et fruit. Tout ceci est palpable dans la gamme La Moulinette. N’hésitez pas à passer la tête par la porte de cette propriété d’autant plus que Lucas, volubile et finement pédagogue, y prodigue un accueil parfait.
CLAIRE L’HOLISTIQUE
Il est des Grands Crus Classés en 1855 qui fanfaronnent peu. Ce sont les hérauts discrets d’un éclatant renouveau des vins médocains. Le Château Haut-Bages Libéral, à Pauillac, est certifié AB depuis 2019. On s’y promène entre ciel et eau sur des monticules calcaires en bord de rivière et au cœur de rangs de vignes naturellement enherbés. On se targue, ici à Pauillac, d’être, à juste titres un pionnier en agriculture régénérative et on dénombre une vingtaine de variétés de couverts végétaux. On tond encore sous cavaillons et proscrit le labour qui s’apparente à une destruction des sols – vieille habitude agricoles à remiser au placard.
Claire Villars Lurton, vigneronne consacrée par la Revue du Vin de France, a placé l’approche holistique au cœur de son dispositif. Château Haut-Bages Libéral est en tout cas un de ces grands crus rebattant les cartes à travers des vins empreint de douceur et de classe. Son iconoclaste (cuvée pirate) Cérès sans soufre, droit, et d’une fruit croquant marque également les esprits (moins étroits). Si on en croit la maîtresse des lieux, c’est la marque des grands vins en biodynamie, dont elle applique les grands principes depuis quelques temps déjà. Claire Villars-Lurton est persuadée que cette méthode culturale est la clé du succès. Les vins d’ici ou encore le Chateau La Gurgue ou le château Ferrière à Margaux (du groupe également) parlent pour elle !


Informations pratiques
Closeries des Moussis
23, allée du Blanchard
33460 Arsac
Tél. : 06 70 61 31 39
Domaine Jean-Charles Coubris
Chemin du puy de Minjeon
33480 Moulis
Tél. : 05 56 17 13 17
Château Haut-Bages Libéral
18, chemin des Balogues
Saint-Lambert 33250 Pauillac
Tél. : 07 61 48 96 91 – 06 60 27 29 66




