Depuis un an à la tête du Confort Moderne, à Poitiers, Madeleine Mathé, native de la Mayenne, ancienne directrice du Centre d’art contemporain Chanot, à Clamart, met patiemment en œuvre son projet Faire alliance.
Veille de vernissage au Confort Moderne, à Poitiers. La salle d’exposition est en effervescence, ultimes réglages, bruits de perceuse, grincements d’échelle. Le lendemain, on vernit « En chaîne et en or » de Silina Syan1. Pour l’heure, en pantalon de flanelle gris souris, pull à col roulé blanc et sneakers rétro, toutes boucles détachées, elle reçoit dans son bureau dénué des apparats attribués au pouvoir ou à la fonction.
« On m’a inculqué le sens critique, la distance »
Aînée d’une fratrie de trois, Madeleine Mathé a grandi en Mayenne, dans une famille de pharmaciens dévoués à leurs patients. Si l’environnement n’est pas porté sur la culture, il y a un intérêt pour le spectacle et pour toutes sortes de littératures. « On m’a inculqué le sens critique, la distance. » Malgré la bosse des maths et un bac S en poche, elle ressent le besoin d’être en contact avec du culturel, opte pour une première année en architecture, dont elle retient les cours d’histoire de l’art.
Bifurcation en médiation culturelle — filière en vue début 2000 — à Montpellier III, sur le campus de Nîmes. Dans cette « belle petite ville à l’université rénovée et à la grande proximité », le Carré d’Art agit comme « un déclic pour l’art contemporain ». Au culot, elle provoque une rencontre avec Françoise Cohen, alors directrice, pour tout savoir du fonctionnement d’un musée.
Puis, c’est Paris, histoire de l’art, la découverte des galeries et du Palais de Tokyo, nouvel épicentre de la scène contemporaine. « J’avais aussi un job au Centre Pompidou, c’était merveilleux d’être au contact des œuvres et dans ce lieu. » Ses humanités passent aussi par Montréal, à l’UQAM. Changement de continent, de paradigmes.
« La mise en espace était moins sacralisée, les expos croisaient déjà les disciplines, la vision de l’Histoire était différente notamment le regard sur le continent colonisateur. Il y avait une connaissance sur un temps plus court, l’influence américaine avec les gender studies. En outre, avec un marché de l’art presque inexistant, régnaient partage et entraide. J’ai vraiment décentré mes points de vue. »
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« Le commissariat, c’est travailler, partager, et grandir avec les artistes »
On est loin des aspirations de la lycéenne de 18 ans, fidèle auditrice de Bernard Lenoir, rêvant alors de devenir programmatrice de festival musical. Elle veut monter des expositions, travailler avec des artistes, et se forme au commissariat durant sa dernière année de master à la Sorbonne. Beaucoup de stages, de la Maison rouge au musée d’Art moderne de Paris, dont elle garde un souvenir ému de « Playback » en 2007.
« Étudiante, j’avais une vision idéalisée du commissariat. En vérité, ça se fait dans un contexte, il y a toujours un environnement avec lequel dialoguer. L’épreuve du réel rattrape toujours par la manche et les choses de s’affiner. Le commissariat, c’est travailler, partager, et grandir avec les artistes. J’apprends toujours à leur contact et ma pensée d’évoluer. »
2012, le grand bain après des années comme chargée de projets, direction le Centre d’art contemporain Chanot, structure municipale située à Clamart, de l’autre côté du périph’, dans les Hauts-de-Seine. « Diriger un lieu, c’est un sacré travail entre les RH, l’administratif, le développement des publics, la programmation et la volonté d’être connu en Île-de-France et ailleurs. Dans un centre d’art, tout est question d’équilibre. À Chanot, il fallait programmer pour un public local tout en cultivant la nécessaire singularité suscitant la curiosité. L’enjeu était aussi de maintenir voire d’augmenter les budgets. La vraie dimension politique, c’est de s’assurer l’adhésion de l’équipe municipale. »
« Le Confort, c’est un modèle historique ! »
Résultats ? 11 ans de mandat avec différentes majorités. Une charte graphique confiée tous les trois ans à des designers invités. Expérimenter « parfois plus » que les structures « identifiées » fortes de leurs publics. L’adhésion, en 2017, à TRAM [le réseau des arts visuels en Île-de-France, NDLR] dont elle prend la co-présidence.
Convaincue de l’investissement dans ces espaces d’intelligence collective, elle est « curieuse de voir à quoi sert ce mandat et de la nécessité d’un plaidoyer pour l’art contemporain ; on est dans un rapport de 1 à 10 face à la filière musique ». Elle devient également administratrice du Cipac (fédération nationale des professionnels de l’art contemporain). « Le collectif, faut le porter, mais on va plus loin quand il fonctionne ; ça passe par la solidarité. »
20 mars 2024, la voilà nommée à la direction de la scène de musiques actuelles et du centre d’art contemporain d’intérêt national, le Confort Moderne, à Poitiers. « J’étais déjà venue et percevais son aura. Le Confort, c’est un modèle historique ! Un sacré héritage. Je suis très fière et consciente des enjeux à actualiser, du rayonnement à maintenir, des partenariats en jeu. »
Son projet : faire alliance
Aurait-elle déniché LA structure aux disciplines larges susceptible d’explorer de multiples directions artistiques et citoyennes ? « Depuis quelques années, ma réflexion chemine vers un rapport à l’art plus élargi. Ici, on présente des artistes reconnus ou émergents — la prospection, c’est l’ADN — et dans la journée, on croise des gens qui répètent, achètent des disques, déjeunent au restaurant. Cette pluralité des usages démontre que la modèle mono-tâche, c’est dorénavant compliqué. »
Son projet, baptisé Faire alliance, questionne les liens que l’on noue à tous les niveaux — « Pour moi, l’alliance, c’est l’altérité » —, tout en investiguant le sens, les propos et la façon de le faire. Nulle proposition trop artificielle à l’horizon. « Je veux rendre visibles des endroits où l’on attache moins d’importance avec des scènes locales, mener une réflexion sur des sujets de société. Ce qui m’anime, c’est réfléchir avec l’artiste plus que le medium. »
En ligne de mire 2025, les 40 ans du Confort Moderne. Quatre jours de célébration, du 18 au 21 septembre. Au menu ? « Montrer toute la diversité avec l’ensemble des équipes. » Entre-temps, elle, notamment, lancé Ciné Moderne, cycle vidéo consacré à la question du travail avec, évidemment, le festival Filmer le travail. Façon de vanter certainement « l’incroyable tissu culturel pour une ville de 80 000 habitants ».
Conclusion ? « Je me sens très bien dans cette ville, dont j’adore l’architecture. La présence du Clain est apaisante. Ce cadre de vie me plaît. »
Marc A. Bertin